Moine de thérapie le jour, thumbnambulist la nuit

Lectures 2026 : À voix haute, Polina Panassenko

Polina Panassenko raconte l'histoire banale du silence qui entoure l'indicible, ce que ce silence fait aux enfants et petits-enfants qui grandissent en son sein.

Pour que son grand-père moscovite lui ouvre la porte, il fallait qu’elle sonne 3 coups rapides, puis un long et ça m'a rappelé ma grand-mère qui exigeait que l’on sonne 2 fois à l’interphone ("comme ça je sais que c’est toi") et si, exceptionnellement, j’oubliais, elle n’ouvrait pas la porte de l’appartement comme elle le faisait habituellement, embaumant le palier de l'odeur de la soupe qu'elle était invariablement en train de préparer. Elle attendait que je sonne de nouveau, 2 fois.

Comme moi, Polina Panassenko a dû tâter à l'oreille le mur du silence, pour découvrir la source de cette "peur phréatique" qui coule dans nos corps. Une peur si commune, qui fait son lit dans tant de familles, partout dans le monde. De si grandes souffrances, qui se répètent, encore et encore.

Alors, "comment fait-on pour se souvenir de ce qu'on ne nous dit pas ?". On cherche. On fouille, on reconstruit. On raconte une histoire, même lacunaire, qui prend la place que le silence a laissée. En cela, ce livre ressemble à Mon vrai nom est Elisabeth d'Adèle Yon, et Les jeunes mortes de Selva Almada. Ce sont des récits pour réparer.

Ce passage, dans la quatrième et dernière partie de l'ouvrage, me semble contenir le livre tout entier : Polina est à Birobidjan, où elle loge au cours de son périple à la recherche d'un mort qui l'attend.

Je ne retrouve pas ma route. Je sais que l'hôtel est près de la synagogue, je fais des allers-retours dans sa rue mais je ne trouve pas le chemin. Un homme de l'âge de mon grand-père est en train de refermer le portail. Il me demande ce que je cherche. Je n'ai pas compris comment je me suis retrouvée à lui raconter le retour en Russie, le grand-père, le disparu, le camp, l'absence de tombe et de traces. Il m'écoute, dit C'est bien, c'est le tikkoun olam. J'acquiesce puis j'avoue. Ça veut dire quoi ? C'est la réparation du monde. Ce qu'on tente de faire pour le réparer. Je trouve ça beau, je dis, mais je ne vois pas comment réparer quelque chose qu'on ne peut ni voir, ni toucher, ni dire. Pourtant vous venez de m'en parler. Il me montre l'entrée de l'hôtel que je n'ai pas su reconnaître. Et il s'en va.