Trou noir
Dans quelques jours, cela fera 35 ans que mon père est mort. Chaque année je pense au nombre d'années qui s'est écoulé et je pense au fait que c'est la majeure partie de ma vie, ce qui sera toujours le cas.
J'ai réalisé récemment que le sentiment de solitude qui m'habite depuis longtemps est sans doute dû, en partie, au fait que la perte d'un parent alors qu'on est un petit enfant – disons avant l'accès au langage et/ou aux souvenirs narratifs – est une expérience que je n'ai partagée avec personne. Je ne connais personne qui ait vécu ça.
Ça m'est apparu car lorsque la plupart des gens parlent de la perte d'une personne dont éls ont des souvenirs – et c'est mon cas aussi – éls parlent de l'absence de cette personne.
Et je vois bien que l'on ne se comprend pas.
Car, quand on n'a pas de souvenir de la personne, pas même de souvenirs du lien à la personne, c'est plutôt l'absence d'une non-personne qui prend la place. Un vide informe, au lieu d'un creux en forme de quelqu'un. Enfin, en tout cas, c'est comme ça, pour moi. Et c'est très difficile à faire comprendre, comme idée, comme sensation, comme réalité.
Pour mon mémoire de recherche, j'avais écrit au sujet de deux enfants qui avaient vécu une perte de ce genre. J'avais identifié dans leurs jeux une modalité de traitement du trauma, une façon de tenter de représenter quelque chose qui ne pouvait pas être représenté, qui ne s'appuie que sur des traces perceptives et non mnésiques. J'avais pris l'image du trou noir, en astrophysique, pour développer cette idée.
Mais c'est une chose que de connaître et reconnaître les mécanismes, les tentatives, les échecs et les réussites de l'élaboration psychique, et une autre que de les éprouver, les partager. S'identifier à eun autre que soi, voir ce qui est semblable et ce qui est différent.
Enfin, j'aimerais bien savoir comment c'est pour les autres, les tout petits orphelins devenus grands.