Ner neshume
Je me pose toujours la question de la place à donner aux morts. La question du rituel, de la fonction sociale, psychologique, spirituelle du rituel.
Quand on a vidé l’appartement de mes grands-parents, le seul objet que je voulais récupérer c’était une bougie de yortzayt, que l'on allume le jour anniversaire de la mort de quelqu'un. Enfin, dans ce cas précis, ce n'était pas vraiment une bougie, mais une prise murale, comme une veilleuse, ornée d'une plaque sur le devant. Sur la plaque il y avait écrit des mots en yiddish ou en hébreu que je ne savais pas lire, et dessiné une bougie, surmontée d'une LED orange, clignotante comme une flamme.
L'objet a été perdu. Quand j'étais enfant je voyais souvent cette ner neshume branchée dans la cuisine de ma grand-mère, en souvenir de ses nombreux morts tabous. Je dis dans sa cuisine, c'était aussi celle de mon grand-père, mais en vérité c'était sa pièce à elle, son antre. Elle y avait même installé un combiné radio-TV muni d'un écran cathodique en noir et blanc de 25 centimètres de diagonale à tout casser, et d'une antenne qu'il ne fallait surtout pas toucher. Là elle regardait La Chance aux chansons en cuisinant, seule, ou seule en ma présence.
Ma grand-mère ne parlait pas. Bien sûr, des mots sortaient de sa bouche ; elle reprochait, elle se plaignait, elle ordonnait, elle piquait, mais parler, parler vraiment je ne m'en souviens pas. La bougie de yortzayt, cette minuscule lumière rituelle, m'a cependant permis de lui voler quelques mots, quelques noms, au milieu de cette grand'mer de silence.