Moine de thérapie le jour, thumbnambulist la nuit

Lectures 2026 : Mathias Howald, Cousu pour toi

Un autre roman documentaire, en deux parties. La première partie est écrite entre 1994 et 1998, l'auteur reconstruit un réseau dense de souvenirs, d'histoires vues à travers son regard d'adolescent. Troublé par son homosexualité – ou plutôt par le regard que la société pose sur l'homosexualité – et bouleversé par les morts du sida, il découvre l'existence des patchworks cousus à la mémoire de ces personnes, "objets de deuil et de lutte".

Vingt-cinq ans plus tard, dans la deuxième partie, il déplie cette histoire et entreprend d'écrire un livre sur le sujet – livre que l'on tient entre les mains. Cette partie fait intervenir de nombreuses personnes de générations différentes, vivant avec le VIH ou non, qui laissent mesurer à quel point les choses ont évoluées depuis les années 80 et 90. Les patchworks sont devenus des "objets patrimoniaux, dignes d'être inventoriés, conservés dans de bonnes conditions et restaurés".

Il relate la violence de la société face à la maladie, le désaveu des familles qui cachent la cause du décès de leur enfant – une pneumonie, maladie opportuniste, plutôt que le sida –, mais aussi l'amour, des proches cousant les patchworks, de la communauté lesbienne, mobilisée auprès des personnes malades, et le désir, malgré l'ombre de la mort.

On croise de vieux hommes gays qui ont survécu, certains en couple, d'autres non, qui ont dû affronter leur sentiment de culpabilité d'avoir survécu, d'avoir eu accès aux trithérapies quand leurs amoureux n'ont pas eu cette opportunité, pour certains leur sentiment de culpabilité d'avoir contribué a propager le virus sans le savoir.

Comment prévoir sa vie quand on a prévu sa mort, quand on a fait par anticipation son propre deuil et qu'on s'est désinvesti des choses de la vies ?

Le fil narratif de la deuxième partie est un peu plus décousu mais trouve son point émouvant avec la redécouverte du patchwork créé après la mort d'un ami de son père, figure fantomatique qui traverse l'ouvrage.

Tout a été fait à la main et aucun des points n'est visible : cette œuvre minutieuse, qui a nécessité des dizaines voire des centaines d'heures de travail dévoué, a été réalisée par une seule personne, j'en suis convaincu, qui l'a cousue point par point avec tout l'amour d'une mère pour son fils.