Moine de thérapie le jour, thumbnambulist la nuit

Lectures 2026 : La société palliative, Byung-Chul Han

trad. Olivier Mannoni

Très court ouvrage où le philosophe déploie le concept de société palliative, sans préciser pourquoi le choix de ce terme "palliatif", qui renvoie principalement – en français du moins – aux soins de la fin de la vie. Autre point de flou important, il utilise le terme de douleur comme fourre-tout pour parler de la douleur, de la détresse, de la souffrance. C'est vrai qu'il est délicat de distinguer ces termes en catégories discrètes, mais ça aurait mérité d'être discuté.

Dans un premier temps il définit la douleur comme "pure et simple négativité", devenue intolérable dans une société néolibérale où la pensée positive infiltre tout.

Tout au long du livre il distingue la société de performance (utilisée comme synonyme de palliative et néolibérale, de façon encore assez floue) de la société disciplinaire qui l'a précédée et où la douleur était exaltée comme vertu fondatrice et formatrice, représentée par la figure du héros qui surmonte la douleur.

Dans la société néolibérale, la douleur est évacuée, elle doit être gérée et anesthésiée par des moyens médicaux et médicamenteux. Dans une des parties qui m'a le plus parlé, il dénonce la dépolitisation de la douleur, qui devient donc une affaire privée, devant être traitée par la technique, au lieu de la penser – lorsque c'est le cas – comme une affaire sociale, comme une conséquence d'une situation sociale anormale, intolérable. "Or, écrit-il, le ferment de la révolution est la douleur ressentie en commun". Sans empathie pour la douleur de l'autre comme la sienne propre, on ne peut pas se relier. Il oppose alors la fatigue invidivuelle à la douleur collective : "La fatigue, dans la société de performance néolibérale, est apolitique dans la mesure où elle représente une fatigue du moi" […] La fatigue du moi est la meilleure prophylaxie contre la révolution".

Le livre ayant été écrit en 2020 il fait de nombreuses références à la pandémie de covid-19, qui ne sont pas parmi les passages les plus pertinents du livre, comme beaucoup de choses écrites à ce moment-là, sans recul possible sur ce qui se passe dans l'immédiat et qui nous sidère. Comme beaucoup il chercher à maîtriser la question avec des arguments faciles, sur la surveillance, la perte de liberté, etc. Je passe.

Un des arguments principaux du livre – et sans doute celui que je trouve le plus intéressant – est que dans une société dominée par la capacité, on ne peut laisser la place à la douleur de parler, se raconter, être narrée. Une vie qui évite la douleur devient survie, une vie "de mort-vivant", d'un humain qui cherche à atteindre l'immortalité "au prix de la vie". La douleur comme message qualitatif que l'on se doit d'écouter est évacuée au profit d'un comptage de données quantitatives à gérer.

"La vie est dépouillée de tout narratif créateur de sens. Ce n'est plus le racontable, mais le mesurable et le dénombrable."

Il s'appuie beaucoup sur Ernst Jünger et notamment de son idée de l'économie de la douleur, comme une donnée qu'on ne peut ignorer ou dénier. La douleur, si elle est refoulée, s'accumule, reste en souffrance, s'accroît même, en attente d'être nommée ou écoutée par un autre que soi.

Et, en vérité, je crois que la douleur n'est ni mesurable, ni même racontable. La douleur, comme la mort, nous échappe, pour autant que l'on tente de la cerner, lui donner une forme partageable, lui donner un sens, on est seul face à cette réalité qui résiste.

S'appuyant sur Heidegger, il fait d'ailleurs lui-même le parallèle entre mort, douleur et indicible, et cela m'a fait penser à cette citation de Alejandra Pizarnik. (trad. Jacques Ancet) :

"La solitude c'est de ne pouvoir la dire parce qu'on ne peut la circonscrire parce qu'on ne peut lui donner un visage parce qu'on ne peut en faire le synonyme d'un paysage."

Cela étant dit, je suis convaincue que même si on ne peut pas raconter à un autre la douleur ni la mort, on tente de le faire, de donner un visage, de transformer en paysage ce qui se dérobe. Et c'est cette tentative qui nous permet de nous relier et de nous soigner – bien davantage que la logique comptable. Ce lien à l'autre est d'ailleurs porteur de douleur potentielle. C'est la séparation (au sens de distance, d'écart, de différenciation) qui permet la rencontre de l'autre et cette rencontre qui nous relie nous expose à la souffrance de la perte du lien.

Dans le même temps, il décrit comment l'exposition de la douleur des autres par ce qu'il nomme "les images pornographiques de la violence" nous rendent insensibles à leur douleur, elle ne peut plus nous toucher. La douleur de l'autre devient un produit consommable plutôt qu'un appel à agir. Il développe l'idée selon laquelle notre aversion de la douleur nous rend plus sensible à la douleur, l'orientation vers soi, l'attention portée vers l'intérieur nous rend hypersensible, mais seulement à notre propre douleur. Je trouve cet argument intéressant, mais il manque de nuance car ici Han se débarrasse de toutes les situations où la douleur s'impose, prend toute la place, sans qu'il soit besoin d'hypersensibilité.

Durant ma lecture j'ai beaucoup pensé à mes patient'es, aussi bien celleux qui vivent la douleur de façon externe – la douleur est imposée par les soins –, que de façon interne – la douleur vient du corps lui-même – et la façon dont ces deux types de douleur agissent sur le fonctionnement psychique et même la construction du psychisme.

Lorsqu'il argumente que "la douleur avive la perception de soi" qu'elle "esquisse le soi, [en] dessine ses contours", je me dis aussi que la douleur peut parfois annihiler le soi.

Et c'est là le reproche principal que je ferai à ce texte ; sa conception de la douleur est à la fois trop vaste et floue, mais aussi trop abstraite. La douleur n'est pas seulement un concept, comme il le dit lui-même, c'est une expérience, "la douleur est réalité […] elle a un effet de réalité." Pourtant je trouve que cela ne transparaît pas dans le livre. La douleur devient une sorte d'abstraction, décrite dans des passages presque lyriques, qui me semble bien éloignée de la réalité vécue, de la réalité dont je suis parfois témoin.