Moine de thérapie le jour, thumbnambulist la nuit

Lectures 2026 : Faire la peau, Louise Chennevière

J'ai fini Faire la peau de Louise Chennevière, lu en trois sessions avec des pauses nécessaires entre, pour reprendre mon souffle. Il y a peu d'air dans ce texte, comme en atteste la scansion saccadée par cet usage chaotique de la virgule, la digue ouverte, les flots de cette parole qui doit se répandre, un tsunami.

C'est un texte qui parle de la haine maternelle, de la violence qui se transmet et se répète, encore. Il ne s'agit pas ici de la haine inhérente à la relation, celle dont nous parle Winnicott avec ses 17 raisons que la mère a de haïr son bébé, mais d'une haine qui se méconnaît et qui laisse libre cours à la destruction et à l'emprise.

J'ai corné la moitié des pages. À la page 17, elle écrit "Je dis que l'une de ces plus tenaces fictions tient toute entière" dans ce mot, mère. Que la haine qui circule entre les mères et leurs filles est sauvage, et qu'il faut la regarder droit dans les yeux". Et ça m'a rappelé quand ma mère m'a écrit, et dit "on ne se hait point". Et j'ai réalisé que c'était en fait une magnifique dénégation. C'est incroyable tout de même d'être capable d'entendre le discours latent quand je suis psy, et qu'il m'ait fallu tout ce temps pour nommer la dénégation, au-delà de l'agacement confus que cette formule suscitait toujours en moi, quand je suis fille.

J'ai corné toutes ces pages car je me suis reconnue. Je n'ai pas reconnu ma mère, ou ma grand-mère, ou des situations vécues – quoi que – mais j'ai reconnu à chaque page ce que l'autrice écrit de son vécu et que j'ai éprouvé, la peur, la confusion, l'amnésie, le sentiment d'être prise au piège, le doute quant à ses intuitions, ses émotions, ses perceptions et même ses certitudes.

Ce livre me fait peur aussi car, bien sûr, je ne suis pas prête à renoncer à faire la paix, alors qu'elle, Louise, lui a fait la peau – pour être en paix. Elle a coupé tout contact, dénoué le lien qui l'étouffait, et puis elle est partie. Elle a quitté la ville de sa mère en même temps que sa vie. Parfois, j'y songe. Je suis revenue ici. J'aurais pu rester là-bas, à l'autre bout du Rhône, on aurait trouvé un moyen, mais je suis revenue près d'elles, c'était même un argument pour. Maintenant j'ai ici mon travail et lui aussi, nous avons notre appartement et bientôt mon cabinet partagé avec une personne que j'estime, et je m'y sens bien, dans ces endroits, ils sont à moi, à nous, même s'ils sont tous proches, très proches de la où j'ai grandi, de là où elles vivaient, de là où elle vit. Je ne veux pas partir, lui laisser ma place, mais je ne sais pas s'il est possible de liquider ce qu'il y a à liquider avec si peu de distance géographique entre nous. Quand j'étais là-bas, je me sentais protégée par la centaine de kilomètres qui nous séparait. Sauf quand il fallait venir ici, alors je dormais, nous dormions parfois chez elle – dans son bureau qu'elle persistait à appeler ma chambre alors que même lorsque j'y ai grandi ce n'était pas ma chambre puisque c'était chez elle, cette chambre dans laquelle elle entrait à n'importe quel moment, pour n'importe quelle durée, comme dans la salle de bain où elle s'était offusquée de mes protestations – et cette proximité-là était alors encore plus éprouvante. Peut-être parce qu'à ce moment-là quelque chose avait déjà commencé à se transformer en moi, et qu'après la crise de l'été 2016 j'avais débuté mon analyse, en me disant qu'il fallait sauver ma peau, c'était d'ailleurs ce que l'analyste m'avait dit, quand j'avais parlé de cette idée fugace qui m'avait traversée en voyant la fenêtre entrouverte, quand on fuit un incendie on cherche la sortie de secours.

Elle était douce, mon analyste, une quinzaine d'années de plus que moi seulement, juste encore l'âge de faire des enfants, elle a été maternante, elle m'a portée dans son esprit même lorsqu'elle était occupée à porter dans ses bras un nouveau-né. Je pense souvent à lui écrire, et puis je ne le fais jamais. Après la mort de MD je l'avais recontactée, elle m'a écoutée pleurer une mère qui n'était pas la mienne. Et après la mort de ma grand-mère, quelques mois plus tard, j'ai trouvé une nouvelle analyste, ici. Elle, est vieille, elle est née la même année que ma mère. Parfois, j'ai peur qu'elle meure. Elle a une douceur dure, c'est troublant pour moi qui ai été habituée à la dureté douce. Je me souviens, après le premier rendez-vous, je me suis dit, je n'y retournerai pas, elle m'avait heurtée par sa droiture. Souvent je pense, elle est redoutable, comme on parle des grands félins. Mais elle ne m'a jamais dévorée, elle.

En même temps que j'écris ces lignes, je me dis que ce n'était pas aussi pire, pour moi, je modère, je minimise, j'excuse l'autre et je retourne la faute sur moi ; ma psy m'engueule tout le temps pour ça et moi aussi j'engueule mes patientes qui le font, je dis, théâtralement ah non ! vous n'allez pas culpabiliser pour ça, si ? je hausse haut les sourcils, je fais le clown, elle sourient, oui je sais, mais si… comme moi je dis oui je sais mais si…

Et je me rappelle que Louise Chennevière écrit "il faut que je me souvienne pour lutter contre cette culpabilité qui souvent revient, ces doutes qui me saisissent, alors que je ne sais plus du tout pourquoi j'écris ce livre, ni pourquoi je t'en veux encore, maman, ni pourquoi j'ai si mal". Et j'ai envie de lui écrire, à l'autrice de ces mots, et lui dire moi aussi, mes mères, et moi aussi, j'oublie. Encore.