Lectures 2026 : Bradd Shore, The Hidden Powers of Everyday Rituals
Ce livre est une introduction à la question du rituel (les rituels majeurs mais aussi et surtout ceux du quotidien), en appui sur le travail de l'anthropologue états-unien Bradd Shore, qui a commencé par l'études des rituels loin de chez lui, aux Samoa, en Indonésie, avant d'observer les rituels des familles aux États-Unis.
Il montre comment les rituels sont des comportements qui deviennent des habitudes, des habitudes qui deviennent des routines et enfin des routines qui deviennent des rituels. Le passage au rituel se fait par l'addition d'une charge symbolique à une routine pragmatique. Le symbole peut être une partie qui rappelle un tout plus large, par métonymie, ou bien rappeler autre chose, comme une métaphore, ou encore rappeler une chose associée, dans un rapport de contiguïté. La charge symbolique peut être interprétée de façon différente – selon notre idéologie on ne va pas interpréter de la même façon les commémorations du 8 mai, disons – mais finalement, dans le cas de l'accomplissement du rituel peu importe, il permet de produire une action commune, même si le sens ne l'est pas.
Il identifie 10 fonctions du rituel.
- Rythmer la vie
- Rendre la vie prévisible et donc plus tranquille
- S'accorder au sein de groupes sociaux (du plus petit au plus large) et donc faciliter les interactions inter et transubjectives
- Automatiser des actions (même si j'ai l'impression qu'à cet endroit il parle plus de routines que de rituels)
- Symboliser la violence, la maîtriser en la jouant plutôt qu'en l'agissant (par retournement, déplacement, simulation…), sans doute le point qui fait le plus écho à mes réflexions / recherches et à ma pratique
- Prendre soin des relations interpersonnelles (notamment par le don, contre-don etc.)
- Négocier les transitions entre les espaces et les temps, généralement en 3 étapes, séparation - transition - réincorporation
- Commémorer, se souvenir, parfois de choses que l'on n'a pas vécues directement, au niveau personnel et collectif – soit sur le versant d'une reconstitution nostalgique, soit sur le versant du traitement d'un événement traumatique
- Produire du sens, c'est-à-dire incarner du sens pas forcément accessible au langage ou bien à l'inverse produire un discours qui a une fonction perfomative, comme les actes de langage
- Se pérenniser, lorsque le rituel existe en lui-même et pour lui-même, devenant une norme sociale, une institution, dépassant les individus qui le produisent
À ce sujet il écrit :
In most commemorations, what people actually recall are the repeated performances of commemoration rather than the event or person being commemorated.
Et ça m'a rappelé ce récit hassidique :
Lorsque le grand Rabbi Israël Baal-Shem-Tov voyait qu'un malheur s'annonçait pour le peuple juif, il avait pour habitude d'aller se recueillir à un certain endroit dans la forêt ; là, il allumait un feu, récitait une certaine prière et le miracle s'accomplissait, révoquant le malheur.
Plus tard, lorsque son disciple, le célèbre Maggid de Mezeritch, devait intervenir auprès du ciel pour les mêmes raisons, il se rendait au même endroit dans la forêt et disait: « Maître de l'univers, prête l'oreille. Je ne sais pas comment allumer le feu, mais je suis encore capable de réciter la prière. » Et le miracle s'accomplissait.
Plus tard, Le Rabbi Moshe Loeb de Sassov, pour sauver son peuple, allait lui aussi dans la forêt et disait : « Je ne sais pas comment allumer le feu, mais je peux situer l'endroit et cela devrait suffire. » Et cela suffisait : là encore le miracle s'accomplissait.
Puis ce fut le tour du Rabbi Israël de Rijin d'écarter la menace. Assis dans son fauteuil, il prenait sa tête entre les mains et parlait à Dieu : « Je suis incapable d'allumer le feu, je ne connais pas la prière, je ne peux même pas retrouver l'endroit dans la forêt. Tout ce que je sais faire, c'est raconter cette histoire. Cela devrait suffire. » Et cela suffisait.
Au niveau infra, il insiste sur l'importance des rituels du quotidien, détaché des aspects spirituels, religieux ou politiques. Il évoque en fin d'ouvrage des repas réguliers entre amis, les community dinners, les anniversaires et autres cérémonies familiales qui marquent le temps qui passe (linéaire et cyclique)… Ça m'a rappelé les parents d'une amie qui, depuis 30 ans organisent des repas réguliers, à tour de rôle un membre du groupe invite chez soi à manger des pâtes, vient qui veut. J'ai toujours trouvé ça à la fois fascinant et formidable. On trouve à la fois la structure nécessaire au rituel et la flexibilité qui permet à ce rituel de perdurer durant des décennies, malgré les changements dans la vie des euns et des autres, les aléas, les additions et les soustractions inévitables au groupe.
Un exemple à suivre, je crois.